Journal des années noires

Jean Guéhénno

 

Guéhenno, Jean

Journal des années noires

Éditions Gallimard

1947

 

 Jean Guéhenno a noté pendant toute la période de la guerre les événements, au jour le jour, comme il les a vécu, vu, sans chercher à faire découvrir des secrets, aucune aventure. 

Il a vécu ces quatre années comme tout le monde, sans ennuis particulier.  

Et un jour, il rencontre un homme - d’ailleurs dans son journal, Jean Guéhenno ne cite pas de nom - qui lui raconte son histoire : c’est Marcel Mermoz.

14 novembre 1943  

            « Vous ne me reconnaissiez pas ? » Il triomphe. Il a changé son visage, coupé sa moustache, laissé pousser des favoris, une tignasse ébouriffée, mis des lunettes, quitté son blouson de cuir d’autrefois et endossé un pardessus. Il me raconte son histoire. « Trente-neuf mois de camp de concentration. Emprisonné par Daladier dès décembre 1939. La prison, les camps, et puis j’ai été libéré. Marrant, mais c’est comme ça : Un copain de camp qui m’a fait libérer, un « chrétien » qui avait été emprisonné pour n’avoir pas voulu fournir les états » pour le « relève » : j’suis avec lui maintenant. Un drôle de type, un petit artisan qui fabrique des boîtiers de montre. Une année il avait gagné cent mille francs, mais il s’aperçut que c’était que la même année il avait fait travailler avec lui trois ouvriers. Alors il n’a pas voulu des cent mille francs et il a mis son affaire ne communauté. Il me disait qu’il avait trouvé ça dans l’Evangile, mais moi je ne pouvais pas la croire. Mais maintenant, j’ai vu. C’est devenu énorme. Il y a deux usines, une à Valence, l’autre à Besançon, et puis une ferme qu’on a achetée avec les bénéfices, cent soixante hectares, dans le Vercors, et où on a caché les copains des usines qui devaient partir en Allemagne. Il connaissait des gens à Vichy, il a été libéré, et puis il m’a fait libérer après. Comme il me l’avait dit. Y avait pas quatre jours que j’étais libéré, qu’ils sont revenus pour me remboîter. Mais j’étais dans le décor, vous comprenez. J’dirige la ferme communautaire. A huit cent mètres d’altitude. Avec un poste de guet qui contrôle la vallée et toute la route qui monte de la plaine. Les gendarmes ont compris. Y a qu’moi là-dessus qui connais un peu la terre. J’suis venu à quinze ans à Paris, mais auparavant j’travaillais sur la ferme avec mon père. Tous les autres sont des bijoutiers. Vous vous rendez compte. Mais ça marche ! On travaille et on discute, les chrétiens et nous. Y a une heure d’éducation tous les jours. Le dimanche la messe d’un côté, et moi de l’autre j’explique le marxisme aux copains. . . » 

            Je l’ai écouté longtemps. Il était d’une si pleine évidence que cet homme n’avait aucun intérêt propre et que pas un instant ne le touchait le sentiment de sa supériorité pourtant si éclatante.

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